Les idées toutes faites sur l’immigration, la peur face aux différences, les difficultés de notre modèle d’intégration, les répercutions d’événements internationaux (le 11 septembre, l’Irak, la Palestine…) entretiennent les discriminations dans les quartiers, et en retour une volonté affichée de reconnaissance. Trois ans après les émeutes des banlieues, la tension n’est jamais pleinement retombée. « Le souci, ce sont les jeunes musulmans », entend-on dans la rue. Mais souvent, ceux-ci développent une vision humiliée d’eux-mêmes, en réaction à la marginalisation de leurs aspirations et de leur culture. La sociologue Françoise Lorcerie (IREMAM-MMSH) proposait une clé de lecture des processus sociaux qui conduisent à des relations discriminantes. Les « outsiders », quels qu’ils soient, sont toujours regardés de façon négative.
S’appuyant sur les recherches de Norbert Elias étudiant la peur du changement dans une petite ville d’Angleterre, elle soulignait combien débordait une réaction anti-noirs, anti-arabes, anti-islam. Dans toutes les villes les étrangers, les nouveaux venus, tous ceux qui n’appartiennent pas au cercle d’origine de la communauté, s’opposent, en ce sens, aux gens « installés ». Et ceux-ci ne sont pas prêts à leur confier un pouvoir. Or les immigrés ont bien dû prendre place ici pour un nouveau projet commun. A partir de 1974 et la fin de l’immigration de main-d’œuvre, les hommes enrôlés pour travailler ont fait venir leurs familles et des générations d’enfants d’immigrés sont nées en France. Mais depuis que l’Espagne et le Portugal sont entrés dans l’Europe (en 1986), la frontière s’est déplacée : une nouvelle barrière Nord/Sud s’est créée. La Méditerranée n’est plus un lieu de passage mais de confrontation. D’autant que les discours de l’extrême droite témoignent de la permanence de relents coloniaux (« la France on l’aime ou on la quitte ! »). Les beurs nés en France restent considérés comme des étrangers.
L’ethnicisation des rapports sociaux au-delà de la discrimination ?
Toute une minorité est appelée à se socialiser sur place pour pouvoir s’intégrer mais cette socialisation suppose patience et reconnaissance. Elle suppose surtout l’accès à une égalité qui ne soit pas que de principe. Quelle mixité sociale construit-on, qui ne soit pas qu’une cohabitation ethnique, quand les ressources ne permettent pas de vivre ailleurs que dans les tours et les barres des banlieues ? Les communautés immigrées elles-mêmes reconnaissent la ségrégation et entretiennent une « identité honteuse ». Françoise Lorcerie parlait aussi d’un racisme « ouvrier » dû à la compétition entre travailleurs français et immigrés (« Ils ont du travail alors qu’ils ne sont pas d’ici. »). Bien sûr, en France, la discrimination juridique est interdite et réprimée par la loi. Mais il en existe bien d’autres formes. Les discriminations à l’embauche, les discriminations institutionnelles, qui témoignent de l’échec collectif d’une organisation à fournir un service à un étranger pour cause de désinvestissement et de négligence. En réaction aux discriminations, les minorités s’enferment dans la peur, la victimisation, voire dans une xénophobie. Pourtant, la plupart de ces Français « étrangers » reconnaissent les grands principes de la République, y compris, pour la plupart des musulmans, la laïcité. L’Etat gère cette question de l’Islam sous trois formes politiques : sécuritaire, institutionnelle (à travers le Conseil Français du Culte Musulman) et symbolique. Avec la création de la Halde, il reconnaît qu’il y a discrimination … et ethnicisation, même s’il évite d’en parler.
La question sociale demeure
Comment une telle situation a-t-elle pris de l’ampleur en France ? La question ethnique est rarement abordée car il y a peu de lieux où l’on peut en parler. Et la place faite aux identités culturelles est un sujet tabou. Les participants ont débattu, en une dizaine de groupes de travail, sur les conséquences de l’isolement et du déracinement des migrants. Pourtant, « on exige d’eux qu’ils fassent leurs preuves alors qu’on les dit incapables ». Par ailleurs, le rêve d’une mixité heureuse se heurte à une diffraction de plus en plus grande, mais qui fait cohabiter des gens, des familles, de multiples cultures. Et tous sont en recherche d’une valorisation et d’une reconnaissance sur leur terre d’accueil qui devienne finalement aussi un nouveau « chez eux ». Faisant écho aux travaux des groupes, Bertrand Cassaigne (Ceras) l’a exprimé ainsi : « il y a deux chez-soi face à face pour les habitants de la France : il y a le ‘on n’est plus chez nous’ des autochtones, et il y a le ‘on n’est pas encore chez nous’ des migrants ». Quand la police, l’école, le bailleur les traite toujours comme des étrangers, les ateliers de l’après-midi ont partagé l’expérience des communautés chrétiennes et des associations caritatives en France. Une des ouvertures les plus significatives passe par des rencontres inter-associatives qui permettent des initiatives, un dialogue, des projets. La reconnaissance n’est alors pas incompatible avec un universel.
Pour les quatre intervenants de la table ronde finale, le problème n’est pas tant la discrimination elle-même que les moyens employés pour la réduire. Pour Jean-Pierre Bastian (professeur des écoles à la Courneuve), d’origine indienne, qui a souffert lui-même du racisme, il faut parler de « nos » quartiers et non pas « des » quartiers à risque. Vincent de Paul Goulei (Fils de la charité à St-Ouen) s’interrogeait sur le développement de la xénophobie envers les policiers, les profs, voire tous les Blancs, et montrait l’importance des lieux d’écoute pour les jeunes, des lieux où ils sont écoutés pour eux-mêmes et non comme des jeunes à problèmes. « L’Eglise est à nous tous. A nous tous ! Si on s’ouvre à un, on s’ouvre à tous (et vice versa) ». Quant à Etienne Grieu (théologien au Centre Sèvres), il a rappelé que c’est déjà à un conflit ethnique que s’est affrontée l’Eglise naissante. Pour Saint Paul, l’Eglise n’était plus l’Eglise si elle se divisait. Son combat fut de réunir Juifs et Païens. Aujourd’hui, les paroisses sont invitées à vivre la culture du métissage. Comment faire en sorte que la diversité ne soit pas vécue comme une violence ? Pour le professeur des écoles, la France, c’est Egalité, Fraternité, Liberté et Identité. La diversité doit exister dans le respect des autres et de la loi.
D’ailleurs, ajoutait Françoise Lorcerie, la culture n’est pas statique, elle est toujours en mouvement. Vincent Goulei soulignait les exigences d’une recherche de communion : se responsabiliser et accueillir des personnes. Pour finir, Etienne Grieu montrait comment l’expérience d’une prière partagée ouvrait à une confiance mutuelle. Des liens nouveaux servent à élargir la communauté en une communion et le refus des discriminations devrait nous aider à nous améliorer, plutôt qu’à nous victimiser.