Ce livre tente de saisir ce qui constitue la qualité d’étranger et particulièrement d’étranger mal accueilli, sans papiers, sans véritable citoyenneté, dans tous ses aspects. Non seulement depuis le point de vue de la nation qui reçoit, mais aussi à travers la signification que revêt, pour l’émigré, la mise à distance, pour des raisons politiques ou économiques, de son appartenance d’origine. L’intérêt de cet ouvrage à l’écriture serrée est de mobiliser les outils de la langue, du récit et du texte pour penser la condition des dominants installés et des débarquants subalternes. Ils permettent de faire apparaître la construction complexe des frontières : elles ne coïncident pas avec le tracé géographique; elles sont multiples, hétérogènes, disséminées, polysémiques. L’analyse révèle combien toute communauté politique a besoin de frontière mais aussi de ses étrangers pour être vivante. Elle révèle à quel point, à l’inverse, le refus des étrangers est stérilisant mais place leur thématique au centre d’une « identité nationale » entrant, du même mouvement, dans une série de cercles vicieux. De toute façon, aussi invisibles soient-ils invités à être, les étrangers convoquent les cultures qu’ils côtoient, refusent ou tentent d’intégrer. Il n’est de solution que dans le déploiement d’hybridations qui soient la traduction ou la retraduction des cultures – et non pas leur métissage – et dans le déploiement d’hospitalités qui soient, certes, accueil, mais aussi instance critique de ce que nous vivons, nous conviant à devenir nous-mêmes comme des étrangers. « Soi-même comme un étranger signifie alors ceci : je ne suis jamais là où je suis désigné. » Cette belle formule ouvre la dernière page du livre.
Alain Cugno, « Dedans, dehors. La condition d’étranger », Ceras - revue Projet n°322, Juin 2011. URL : http://www.ceras-projet.com/index.php?id=5114.