Fidèle à un dialogue exigeant, commencé très tôt, avec les thèses des tenants d’un socialisme marxiste. (Son premier ouvrage, dès 1953, est une étude sur le Droit en URSS publié chez A. Colin).
Persévérant dans l’interrogation adressée au libéralisme, devenu pour certains la règle exclusive (Il contribue à la réflexion des évêques américains sur l’économie – dont il présentera la traduction française – éd. Castella-Cerf, 1988). Ces dernières années encore, il proposait simultanément, parmi les séminaires qu’il animait au Centre Sèvres, un regard sur le marxisme après Marx et un parcours sur le libéralisme et la crise.
Fidèle à un discernement, soucieux à la fois de prendre en compte la réalité des situations, des urgences, des aspirations (sur le développement, le travail, les répercussions de la mondialisation…) et de s’appuyer sur les recherches et les propositions d’hommes animés par l’Évangile (cf. « Chrétiens penseurs du social », 3 tomes au Cerf) et, en particulier, sur la parole de l’Église qui, dans l’histoire, a suscité initiatives et engagements…
Dès 1961, il publiait avec Jacques Perrin un gros livre, « Église et société économique, l’enseignement social des papes » (ed. Montaigne). Fin 2009, il dirigeait pour le Ceras la dernière édition rassemblant « Le discours social de l’Église » (ed. Bayard) : « Un grand arbre que nous voyons croître et s’étendre… qui croît encore par notre discernement à chacun et par nos engagements », écrivait-il.
Conjuguant rigueur intellectuelle et dialogue avec des hommes animés, au-delà des différences voire des contradictions, par le souci de l’humain, il n’a cessé d’écouter : les chercheurs, les universitaires mais aussi les chrétiens engagés : en Amérique latine, aux États-Unis, en Asie, en Russie…
Plusieurs de ses livres en sont l’écho. Par exemple, pour n’en citer que deux : « Église et société, dialogue orthodoxe russe/catholique romain » (Cerf, 1998) ou « L’horizon du nouveau siècle », dialogue avec un universitaire argentin (Ed. Sudamericana, Buenos Aires, 2004).
Son horizon était large ! Il bénéficiait des innombrables contacts noués lors de multiples débats auxquels il était invité – aussi bien en Chine, qu’à Rome ou à Saint-Jacut en Bretagne…, noués aussi pendant la période – plus de 10 ans – où il exerça la charge d’Assistant du Supérieur général des Jésuites. Durant ces années romaines, il joue un rôle différent, moins dans les études, mais dans le concret pour engager avec le Père Arrupe, tous ses compagnons à travers le monde à faire vivre le lien entre « vie de la foi et promotion de la justice ». Tel est le titre d’un « décret » promulgué par la 32e Congrégation générale des Jésuites à la préparation de laquelle il participa activement.
Infatigable jusqu’au dernier jour, il n’a pas arrêté de sillonner le monde, mais aussi de répondre aux multiples sollicitations, donnant des conférences dans des groupes, des paroisses, des lycées…
Il n’a pas arrêté d’enseigner : depuis 1973, à la Faculté de philosophie des Jésuites, puis à l’Institut d’études sociales (la Fasse aujourd’hui, à la Catho de Paris), à l’IEP de Paris, au Centre Sèvres… Il n’a pas arrêté de conseiller, d’impulser… Il était de l’équipe qui a relancé les Semaines sociales de France, du premier Conseil de la Fondation Jean Rodhain. Il a présidé, dans les années 90, au sein de l’Association internationale de Sciences politiques un groupe d’études « Religion et politique »… Il a contribué à la création sur plusieurs continents de Centres sociaux – analogues au Ceras –, au Pérou, en Argentine, en Afrique (l’Inades à Abidjan)…
Il n’a pas arrêté, bien sûr, de publier. Depuis ses premiers livres, en 1953 et 1955, sur l’Union soviétique et bien sûr son « best seller », « La pensée de Karl Marx » en 1956, toujours réédité, jusqu’aux 3 tomes « Chrétiens penseurs du social » ou aux « 80 mots pour la mondialisation » (DDB, 2008).
Au cours de cette « traversée », pour Jean-Yves Calvez le Ceras a été à la fois un point fixe, sa base de départ et une plate-forme qu’il n’a cessé d’ouvrir sur des horizons plus larges, attentif à la source (anthropologique, théologique) comme aux évolutions qu’appellent les bouleversements d’aujourd’hui, leurs apports mais aussi leurs fractures.
Membre de l’équipe du Ceras, à Vanves de 1959 à 1966, et de nouveau de 1984 à 1989 (au 14 rue d’Assas), il en assura aussi plusieurs années la direction. Nommé à la revue Études, il resta membre du Comité d’orientation de Projet. En septembre 2003, il en rejoignait l’équipe de rédaction.
Il fut, jusqu’au bout, pour nous un homme de conseil, manifestant une grande intelligence des situations, nous faisant profiter de son expérience mondiale et de son esprit de synthèse. Il nous a transmis son amour de l’Église au service du monde.
Bertrand Cassaigne