L’éducation est la pierre d’angle de toute société ; elle engage, à travers un rapport parfois intime et profond entre parents et enfants, entre adultes et jeunes, entre maîtres et élèves, le lien intergénérationnel souvent conflictuel, la compréhension de ce qui est transmis, la réception d’un héritage, voire les espérances et des doutes de l’humanité. À la fois, elle rassemble et oppose, mobilisant toujours les parents, les enseignants, les éducateurs, les politiques.
Dans un monde incertain, toute vision politique semble disparaître au profit de choix d’engagement provisoire et partiel, mêlant souci de l’autre, solidarité active et individualisme. La société libérale vise plus la convivialité et le plaisir immédiat qu’une vision du monde à long terme. D’où la difficulté des jeunes à se projeter dans l’avenir. Ils sont dans l’attente insatisfaite de pouvoir participer à la construction d’un monde qui leur est confisqué. Peu sont intégrés ‘naturellement’ sur le marché du travail, où beaucoup restent à la marge, cantonnés aux petits boulots ou à des postes sans réelles responsabilités. Par ailleurs, les jeunes, souvent si différents des adultes en apparence, parfois mieux formés, font peur : ils sont un danger dans les quartiers, dans le travail, et du coup se voient tenus à distance. Il s’ensuit une colère légitime mais aussi l’impossibilité d’être sûrs de soi-même et de grandir, de devenir adulte, de fonder une famille.
Si la peur de l’avenir peut favoriser le repli sur soi et l’individualisme, elle ne modifie pas les représentations symboliques anciennes de la transmission. D’où l’impression dominante d’une rupture qui demande d’être interrogée. Les modèles antérieurs ne suffisent plus : suffit-il simplement d’exprimer avec plus de conviction ce qui vaut la peine d’être vécu individuellement et collectivement, ce qui mérite d’être transmis ? Ne faut-il pas d’abord regarder ce qui se transmet déjà, à l’insu des adultes ? Quels sont les lieux d’éducation aujourd’hui ?
Le séminaire se propose d’explorer ces lieux en milieu populaire et multiculturel car la crise y est plus ancienne et sans doute plus visible. Il poursuit l’intuition qu’il faut chercher la nouveauté non seulement à la marge des grandes institutions comme la famille, l’école, l’entreprise, mais dans les réseaux qui cherchent à mieux les articuler. En analysant la pluralité des parcours de jeunes à travers ces lieux, on interrogera les visions de l’éducation sous-jacentes.
Les paradoxes de la famille?
Les mutations familiales ont modifié les représentations traditionnelles : une famille, c’est aujourd’hui un couple et des enfants moins nombreux, mais aussi des figures maternelle et paternelle isolées, sans oublier la place croissante des grands-parents. Les enfants comme leurs parents ressentent l’insécurité créée par les nouveaux modes de vie tant sur le plan affectif que sur le plan économique. D’où des questions récurrentes : qu’est-ce qu’être parents aujourd’hui et comment l’être ? Entre les familles et le domaine social se sont développés des réseaux d’appui et d’accompagnement à la parentalité dont viendra parler Carole Lombard qui a commandité l’enquête de l’ASDO.
Du modèle d’intégration aux pratiques sociales d’éducation.
Notre société postmoderne valorise tellement l’autonomie qu’elle fait de l’individu le responsable de son éducation. À lui de choisir ce qui est bon sur le marché scolaire et éducatif, à lui de maîtriser les connaissances dont il a besoin, à lui de trier dans l’héritage reçu, les valeurs qu’il suivra. Cette croyance fait peser sur l’individu et ses parents beaucoup d’incertitude, voire de fatigue, d’autant que le marché de l’éducation est fortement inégalitaire. Cette croyance pourtant valorise la liberté et ouvre d’autres possibles. L’éclatement des justifications signifie-t-il la fin d’un modèle d’intégration surplombant les pratiques des acteurs ? Quelle cohésion pour l’éducation et plus particulièrement pour l’éducation en monde populaire ? Jean Louis Derouet nous aidera à répondre.
Les nouveaux médias sont-ils des lieux d’apprentissage ?
De nouveaux lieux semblent se substituer aux anciens pour l’apprentissage : Internet, téléphone portable, médias, blogs entre pairs…, fabriquent-ils pour autant les adultes de demain ? Tous les jeunes y ont-ils les mêmes facilités d’accès ? Y a-t-il un lien entre ces moyens de communication et une certaine violence des jeunes ? Les peurs des parents face à ces outils qu’ils maîtrisent mal sont-elles justifiées ? C’est à ces questions que s’efforcera de répondre Serge Tisseron, psychiatre.
Les charmes et les limites de l’apprentissage
L’apprentissage qui s’est développé à tous les niveaux et dans toutes les spécialités pourrait permettre aux jeunes, par les contacts qu’il offre avec l’entreprise, les exigences du travail et le partage des tâches avec des adultes, une meilleure insertion et des liens plus apaisés ; mais il reste le mal-aimé du corps enseignant et provoque la méfiance des parents qui le cantonne aux seuls métiers manuels réputés difficiles. Alors, l’apprentissage : chance ou non ? Cette réflexion sera développée pour nous par Françoise Amat, secrétaire générale à la formation professionnelle.
Le retour du religieux ?
Nous assistons également, et parfois paradoxalement, de la part des jeunes à une recherche du religieux : la religion devient non seulement un sujet de conversation dans les collèges et les lycées mais un guide revendiqué pour beaucoup, surtout en milieu populaire et en banlieue. Comment se véhiculent ces images ? Quels en sont les effets sur les jeunes ? Par ailleurs, les institutions religieuses (écoles, associations confessionnelles…) connaissent un certain succès : à quelles conditions doivent-elles répondre pour être considérées comme des lieux d’éducation structurants ? La question sera posée à un duo d’acteurs à Aubervilliers.
Quelles visions et quelles perspectives pour la réussite éducative des jeunes du 93 ?
Le département de la Seine-Saint-Denis peut être vu comme une véritable caisse de résonance de tous les phénomènes éducatifs. Il est parfois aussi le lieu où se développent recherches et innovation en matière pédagogique et éducative. Une action politique concertée, entre l’éducation nationale, les préfectures, les conseils généraux, les municipalités, les secteurs sociaux et de santé, certaines associations… s’est mise en place pour fédérer les énergies et les moyens propres à concourir à l’amélioration du devenir des jeunes de ce département : le réseau de « réussite éducative » tente de le fédérer. Peut-on en mesurer dès maintenant les effets ? Que peut-on en attendre ? Une Table Ronde entre un responsable du réseau « réussite éducative », un responsable d’association de quartier, un inspecteur d’Académie, une coordinatrice de réseau éducatif éclairera sur les avancées en ce domaine.