La mobilité est à la fois évidence, nécessité et exigence des sociétés urbaines. Elle est au cœur des politiques publiques dans les pays développés et elle émerge comme préoccupation majeure dans les pays en développement. Elle demeure pourtant l’un des facteurs importants du renforcement des inégalités sociales. Le Centre de recherche et d’action sociales (CERAS), Profession Banlieue (93), le Pôle de ressources ville et développement social (95) et l’Etablissement public d’aménagement Plaine de France, ont consacré une journée à l’examen de cet enjeu, en confrontant chercheurs et acteurs autour des politiques menées dans le domaine de la mobilité quotidienne. La réflexion de cette journée s’est largement appuyée sur des initiatives menées sur le territoire de Plaine de France.
C’était le 13 octobre dernier : plus d’une centaine de professionnels de la ville, des transports et du social, représentant toutes les échelles de gouvernance - de l’État à la commune - et la plupart des métiers concernés, - depuis les études jusqu’à l’opérationnel -, se sont réunis avec des élus, des acteurs associatifs en Île de France et des étudiants en urbanisme ou en sciences sociales.
Les intervenants ont réfléchi autour de quelques questions clés : comment trouver un emploi quand on est jeune, non qualifié, sans moyen de locomotion, femme, mère de famille… ou si on habite un endroit mal desservi par les transports collectifs ? Comment garder son emploi si le coût des transports aggrave les difficultés économiques ? Et comment rendre accessibles les services les plus quotidiens : écoles, marchés, services publics ? Comment ne pas être paralysé quand ces services et l’accès aux loisirs dépendent de la voiture ?
Le sort des plus démunis rend ces questions urgentes et il interroge l’injonction à la mobilité qui leur est faite. La récurrence des problèmes appelle les partenaires à agir de concert pour « ajuster » emploi et habitat, mais surtout à mieux choisir les « mobilités » à privilégier. Quelles ressources déploient les gens qui sont soumis à ces nouvelles contraintes ? Quelles initiatives sont prises sur le terrain par des associations ou des collectivités locales ? Quelles concertations publiques ont déjà fait leurs preuves ?
En introduction, Francis Beaucire, professeur de géographie, a expliqué comment du concept de mobilité il est passé à celui de « motilité ». La mobilité est liée à l’activité qui ouvre au choix, donc à la liberté ; comme tout ne peut pas se trouver près de chez soi, un effort est nécessaire et il induit un coût pour les ménages modestes dont le travail est souvent éloigné de l’habitat, (le carburant est cher et les transports en commun sont souvent saturés aux heures de pointe). Ces difficultés risquent être la source d’un renoncement à la « motilité », c’est-à-dire la manière dont chacun s’approprie le champ des possibles et l’utilise pour mener à bien ses projets personnels.
Dans cette ligne, Sylvie Fol, professeur d’urbanisme, a souligné combien la mobilité, valeur montante des sociétés urbaines, était vecteur d’inégalités. En France comme ailleurs, les ressources urbaines ont tendance à s’étaler de plus en plus et l’accessibilité des ménages les plus défavorisés décroît. Elle a analysé les différentes politiques publiques dans le monde qui luttent contre ces phénomènes. Elle redoute que l’injonction qui est faite aux plus défavorisés d’être mobile les prive de leurs ressources de proximité. Ces deux intervenants ont ainsi donné corps à l'hypothèse centrale du colloque : les politiques publiques seront plus efficaces si elles accompagnent les pratiques des ménages ; elles seront plus justes et plus durables si elles prennent en compte les ménages les plus défavorisés, qui vivent la crise depuis plus longtemps et inventent des pratiques plus sobres.
Le contexte était posé pour regarder des initiatives nouvelles de déplacements individuels (les 2/3 des déplacements en Île-de-France). Deux d’entre elles ont été présentées en détail avant d’ouvrir le débat : Martine Vachoux, responsable du Pôle économique et social d’Aéroport de Paris, a exposé comment se mettaient en place des aides pour les employés de la plate-forme de Roissy qui travaillent souvent en horaires décalés : résidence sociale sur place, crèche ouverte de 5h à 22h30, Allo-bus qui permet d’être conduit sur les lignes régulières de bus en dehors des horaires prévus… Ludovic Bu a raconté la naissance de l’association Voiture &Co qu’il préside : organisé au départ pour des étudiants sortant de soirées festives, c’est maintenant un réseau d’informations pour les usagers, en particulier les plus démunis, afin de leur apprendre à se déplacer au moindre coût et plus écologiquement, voire pour obtenir un prêt temporaire de véhicule pour aller travailler.
Avec cartes et chiffres, Sandrine Wenglenski, maître de conférences à l’université Paris-Est, a présenté le paradoxe de la région parisienne : les progrès de la mobilité ont permis au plus grand nombre d’aller toujours plus vite, toujours plus loin ; mais ils ont aussi contribué à créer une ville qui rend la mobilité de plus en plus nécessaire à la participation au marché du travail. Dès lors, les contraintes géographiques ou d’accès aux modes de transport peuvent compromettre les possibilités de déplacement et donc de l’accès à l’emploi.
Elle a fixé ainsi le cadre d’un deuxième débat entre Michel Mercadier, responsable de la mission accessibilité chez Transilien Sncf, Patrick Maugirard responsable de développement territorial de la Ratp, Sophie Delmée, directrice d’exploitation de FlexCité 93 (qui propose un transport à la demande pour les handicapés), et Jean-Pierre Lerosey, vice-président d’Île de France de la Fédération nationale des usagers des transports (Fnaut). Les uns insistant sur les efforts de leurs institutions pour ajuster les offres de transports en commun aux besoins de tous. Les autres déplorant des incohérences qui ne facilitent pas l’insertion des plus fragiles, en particulier celles de la tarification des transports en Île de France.
Pour conclure, trois ‘grands témoins’ ont dégagé plusieurs pistes à travailler. Jean-Pierre Duport, conseiller d'État, a apporté son expérience d'ancien préfet de la Seine-Saint-Denis puis de la région Île de France, et à ce titre de président du Stif de 1999 à 2002. Après avoir rappelé que la mobilité est une exigence démocratique, une liberté à laquelle il faut être attentif, il a insisté sur le lien étroit entre les problèmes de transport et les contraintes d’urbanisme. Il a regretté qu’on doive attendre le projet de loi du Grenelle 2 sur l’environnement pour que les dispositions concernant les transports collectifs soient intégrées dans les PLU. Bénédicte Madelin, directrice de Profession banlieue, a fait état des expériences de la politique de la ville en Seine-Saint-Denis, un département haché par les grands axes de circulation mais où toutes les communes ne profitent pas de ces infrastructures. Il reste beaucoup à faire sur les mobilités fines pour aider aussi les personnes défavorisées. Mais, l’accessibilité n’est pas à penser au seul niveau des communes, mais à celui des bassins d’emploi. Enfin, Hervé Dupont, directeur de l'établissement public d'aménagement Plaine de France, a rappelé le paradoxe de ce territoire : l’accroissement de l’emploi ne résorbe ni le chômage ni la pauvreté. En matière de transports, comment combiner toutes les solutions en lien avec l’aménagement des villes ? Il a proposé de fédérer les énergies sur des projets concrets, une suggestion qu’il s’engage à travailler lui-même.