
Quai de Saint-Ouen, fin mai, banlieue nord de Paris. J'aperçois les mêmes tentes blanches que celles vues sur des photos de camps de réfugiés de l’Afrique des Grand lacs. Après quelques instants d’hésitation je m’approche d’un groupe d’adultes qui parlent entre eux. « Tu ne peux pas comprendre, c’est du Rrom, ça vient du sanscrit » me dit Livia, bénévole à Médecins du Monde pour la mission Rrom.
Pourquoi un camp de « déplacés » aux portes de Paris ?
J'apprends la chronologie des événements : samedi 23 mai, un incendie survient dans un hangar à Bobigny ; un enfant de 7 ans décède ; un groupe de 300 personnes venues de Roumanie se retrouve à la rue, complètement démuni. Dans l’urgence, la mairie de Bobigny les installe dans un gymnase. Mais le lundi 25, le groupe est expulsé du gymnase par la police, et doit se mettre en quête d’un nouvel abri. Une centaine d’entre eux s’installe dans un hangar à Gennevilliers. Après quelques heures seulement, survient une deuxième expulsion, suivie de la reconduite par la police hors du département des Hauts-de-Seine. Dans la nuit du 25 au 26, face à l’impossibilité de trouver une solution d’hébergement et réagissant à la maltraitance institutionnelle qu’elles subissent, Médecins du Monde (MdM) décide d’accompagner ces 116 personnes - dont 41 enfants, 11 nourrissons et 5 femmes enceintes : l’ONG installe un camp de « déplacés » à Saint-Denis, dans le 93, sur un terrain trouvé par les Rroms eux-mêmes.
Citoyens européens mais étrangers partout
Voici donc, devant moi, les six tentes en plastique blanc, avec lits de camp et barrières de sécurité. Les enfants jouent au ballon devant les toilettes chimiques, les hommes sont assis à l’autre bout du terrain rassemblés autour d’un feu, les femmes profitent du beau temps pour faire la lessive. Dans la soirée, le Secours Catholique viendra distribuer le repas. L’équipe de MdM commence les visites médicales. Rien de grave heureusement, souvent la même histoire si difficile à reconstruire malgré l’aide des traducteurs : une maladie chronique mal suivie, des papiers où sont écrits de mystérieux diagnostics en roumain, une liste de médicaments dont on doute qu’ils ont été pris correctement, etc. Bien des papiers, aussi importants, ont brûlé ou sont perdus. L’accès aux soins, même élémentaires, est devenu pour certains un défi presque impossible à relever, non seulement au Sud mais aussi à l’intérieur même de notre chère Europe. Et l’Europe, les Rroms la connaissent. Quelle image du continent nous donnent-ils ? Nul besoin d’évoquer les tragédies qui se passent aux frontières, dans la méditerranée, à Lampedusa, ou sur les côtes espagnoles, pour comprendre quel type d'Europe nous sommes en train de construire. Eux, ils sont citoyens européens et l’Europe, ils la parcourent de l’intérieur, pas à pas. Ils peuvent esquisser un mot d’espagnol, d’anglais, ou d’italien pour se faire comprendre. Ont-ils été expulsés de tous ces pays ? Peut être, mais ce n’est pas la bonne question. Il faut se demander plutôt : arrivera-t-on, un jour, à assurer une dignité minimale pour tous sur notre continent ?
Nos ONG devant les tribunaux ?
Médecins du monde, en réseau avec d’autres associations qui travaillent dans le camp [1], a immédiatement demandé à la Région d'Ile-de-France de tenir une table ronde pour trouver une solution. Le résultat, c’est qu’actuellement l'ONG est menacée d’être poursuivie pour occupation illégale du terrain. La scolarisation d’Eilena, qui arrive déjà à parler français et à écrire correctement son nom, et le cœur de Radu, un enfant de six mois qui souffre d'une malformation cardiaque, attendrons que soit résolue la question « principale » : la libération du terrain.
La « solution » invoquée par les autorités françaises est toujours la même : les raccompagner aux frontières ! Mais cette confiance aveugle dans la frontière, où nous conduit-elle, alors que celle-ci peut être franchie légalement ? Le Haut Commissariat pour les Réfugiés nomme « déplacées » des populations qui fuient un désastre humanitaire sans quitter leur propre pays. Les tentes qui sont aujourd'hui installées à Saint-Ouen devraient nous interpeller : les Rrom qui s'y abritent, et qui ont tous un passeport européen, n'ont-ils pas été réduits à une condition semblable à celle des « déplacés » ?
Depuis quelques jours, au camp de Saint-Ouen, nous n'avons plus de nouvelles du préfet. Ni pour une expulsion, ni pour un projet, ni même pour une table ronde. Les familles, qui vivent à vingt sous une tente, souffrent de la promiscuité. Elles voudraient s’organiser de manière digne. Personne ne sait comment se terminera cette aventure, mais tous, aussi bien les familles rrom que les bénévoles des différentes associations qui les aident, espèrent que le camp de Saint-Ouen sera le premier et le dernier « camp de déplacés » installé aux portes de Paris.