Selon Cécile Van Velde, la définition de l’âge adulte est en train de changer. La sociologue interviendra à l'occasion des quatre journées de session du Ceras - "Diversité", "Intégration", "Entre les générations", "Jeunes en projet" - journées qui articuleront chacune conférences, tables-ronde, débats, ateliers (lire le programme complet ; s'inscrire en ligne). Elle présentera ses recherches comparatives sur l'entrée dans l'âge adulte en France, au Royaume-Uni, au Danemark et en Espagne. Interview.Cécile Van de Velde, qu'est-ce qui caractérise l'entrée des jeunes Français dans l'âge adulte ?
Une première caractéristique est leur prise d’indépendance relativement précoce, même si elle tend à être plus tardive qu’auparavant. L’image d’un "Tanguy" qui resterait volontairement chez ses parents tout en étant salarié n'est pas très française, mais plutôt méditerranéenne : en France, la norme est celle de l'indépendance précoce, tant du côté des parents que des enfants. Par contre, les moyens de son autofinancement arrivent assez tard dans les trajectoires de vie. Les jeunes Français connaissent donc, entre 18 et 30 ans, une période d’entre-deux dont la longueur est liée à de multiples causes : l’emploi ne leur permet pas de financer leur indépendance, les aides étatiques sont plutôt faibles, les prêts bancaires et les logements sont difficiles à obtenir sans caution parentale... Mais accéder aujourd’hui à l’âge adulte, ce n'est plus uniquement accéder à l’indépendance.
Qu'est-ce qui importe aujourd'hui pour devenir adulte?
Les jeunes Français comme les jeunes Européens prennent conscience que l’indépendance n'est pas uniquement faite d'étapes statutaires, que celles-ci ne suffiront pas à les rendre adultes. Devenir adulte est devenu extrêmement subjectif : se construire, être responsable, réussir à trouver une place, être à l’aise avec son autonomie. C’est la définition même de l'adulte qui a changé. Elle n'est plus statutaire comme c’était le cas il y a deux générations. On trouve là la deuxième caractéristique du modèle français : le poids du diplôme y demeure très fort et détermine très précocement l'identité des personnes, trop précocement à mon avis.
Quelle est la situation dans les autres pays d'Europe ?
Il existe un modèle différent pour chaque pays européen. On y retrouve parfois les caractéristiques françaises, mais dans des contextes différents. Dans les pays méditerranéens, la prise d’indépendance est encore plus tardive mais elle est assumée. En Espagne, culturellement et socialement, il est légitime de rester chez ses parents jusqu’à 30 ans. L'âge médian d'accès à l'indépendance en Espagne est de 28 ans, pour 20 ans au Danemark, 21 ans au Royaume-Uni et 23 ans en France. Les jeunes Français sont donc dans une situation contradictoire : ils aspirent à « se trouver » (nom que j'ai donné au modèle nordique) mais ont aussi l'obligation de « se placer » (nom du modèle français). Cela aboutit à des trajectoires hybrides.
Quels seraient les points à travailler pour que les jeunes soient plus intégrés dans la société française ?
Dans les pays nordiques, l’indépendance précoce est valorisée par la société mais aussi dans les politiques mises en place par l'Etat. En France, alors que la norme culturelle et sociale valorise l'indépendance précoce, l’Etat valorise au contraire la prise en charge familiale jusqu’à 25 ans.
Un premier chantier serait donc d'aider les jeunes à s'autofinancer, que ce soit par des aides directes comme le proposait Ségolène Royal avec l’allocation d’autonomie, ou que ce soit par un accès plus facile à l’emprunt et à l’emploi pendant les études. C’est d'abord une question politique. L'enjeu est celui de la responsabilisation individuelle. On risque de créer une génération dépendante de celle du baby-boom. Ce n'est absolument pas sain selon moi. De surcroît, cet état de dépendance dure très tard : pour louer leur logement, des jeunes de plus de 30 ans sont obligés de demander une caution parentale. C’est assez pervers car la génération aînée est à la fois celle qui aide et en même temps celle qui est le miroir d’un échec, d’un déclassement.
Un second chantier serait celui de l'assouplissement des trajectoires : développer des passerelles entre les filières, valoriser et favoriser les reprises d’études même tardives, encourager les expériences professionnelles durant les études... Il faut casser le poids du diplôme, ce modèle dans lequel, à 25 ans, on est déterminé par une étiquette dont on ne pourra plus se débarrasser durant toute sa vie. Ce point est en lien avec la construction identitaire qui définit de plus en plus l'adulte. Elle demande du temps et de la mobilité.
Propos recueillis par Jeanne Chauvel le 31 janvier 2008.