
Une jeunesse doute de l’avenir. Comment ne pas l’entendre ? Soixante mille jeunes sortent chaque année du système scolaire avant d’arriver au terme normal de la classe de 3ème, donc sans aucune qualification. Ils font partie de la cohorte des cent soixante mille qui quittent l’enseignement sans diplôme [1]. Ils ont toutes les caractéristiques de la jeunesse du siècle commençant, mais sont plus particulièrement démunis face à l’avenir professionnel, condamnés à la précarité sociale avant d’avoir fait un pas hors de l’enfance. Ils n’ont pas les garde-corps qui empêchent de dévisser dans la désespérance. Ils sont moins attendus, plus inutiles encore que les autres.
Leur salut ne tient qu’à un fil : celui, par exemple, de la rencontre imprévue d’un adulte témoin de leur parcours. Tel jeune, habitant d’un quartier agité de Saint Etienne, poursuit contre toute attente, avec succès, un chemin de qualification (Bep, bac pro). Trois adultes auront été déterminants dans son parcours : une conseillère d’orientation, le responsable de l’école de production, un père. La première malgré elle : en lui faisant remarquer qu’il ne peut prétendre à telle formation désirée alors qu’il sort d’une classe de rattrapage, elle l’a humilié mais aussi piqué au vif. Le deuxième par la confiance placée en lui et pour lui. Le troisième enfin, son père, car il représente à ses yeux une référence de travail professionnel.
Toute une génération grandit en quête d’autonomie, d’authenticité, d’expression de soi et de fidélité à soi avec en fond sonore des messages médiatiques permanents et éclatés. Si les parents sont inquiets pour l’avenir et visent en priorité la réussite scolaire, souvent ils laissent leur enfant faire leur vie pour « le reste » : selon le sociologue François de Singly [2], le choix de la section au lycée est plus important que le choix du (ou de la) petit(e) ami(e). Tout concourt à laisser les jeunes bricoler eux-mêmes un sens pour leur vie, en démêlant les multiples informations et injonctions dont ils sont criblés. Pour certains d’entre eux, cette « liberté » frise l’abandon éducatif, plus ou moins assumé par les adultes. Beaucoup de révoltes personnelles et de réactions violentes trouvent là leur source. On estime à une quinzaine d’années la durée de ces autonomies vécues en tribu juvénile, sans utilité, sans références adultes structurantes. Il faut oser le dire : en beaucoup de lieux, les adultes sont collectivement défaillants, tant sur les perspectives d’avenir que sur le plan des institutions. On constate pourtant, paradoxalement, que bien des parents ne se sont jamais posé autant de questions en matière d’éducation.
Les plus fragiles sont les jeunes dont les familles, assignées aux marges des villes, paralysées par le souci du quotidien à assurer, manquent de stabilité. Rejetant un système scolaire dont l’efficacité est sans prise sur leur vie, ils aboutissent souvent dans les classes de rattrapage des collèges. Orientés par défaut, disqualifiés à leurs propres yeux, ils s’en vont quérir dans leur environnement proche des satisfactions immédiates, sans perspective d’avenir. L’inutilité passagère éprouvée à l’âge de la jeunesse devient pour eux permanente et la distance avec les adultes, renfermés sur leur propre chemin, objet de leur « haine ».
Ces jeunes en perdition deviennent très vite autonomes par rapport à leur famille, mais non par rapport aux autres jeunes. Le groupe jeune, où domine quelque « caïd », est souvent tyrannique. Cette tyrannie du groupe dont parle Hannah Arendt [3]est particulièrement vive pour les jeunes abandonnés à eux-mêmes. La loi de la rue, dont ils sont otages, est faite d’un certain nombre d’ingrédients que l’on peut tenter de nommer : défis adolescents, solidarité inconditionnelle, rejet des autres hors du cercle protecteur, échanges et commerces parallèles, « émotion » sans mot, portant naturellement à « l’émeute », séparation radicale des sexes et machisme, langage propre au clan et hermétique aux adultes, rejet de tout ce qui représente de près ou de loin l’autorité et la loi extérieure au groupe. Or, cette loi emprisonne plus durement que toute imposition émanant du monde adulte sévère et organisé.
Dans un tel contexte, les jeunes qui n’entretiennent pas de relations personnelles avec des adultes responsables s’isolent des échanges sociaux quotidiens et s’enferment dans un espace sectaire. Celui-ci les éloigne de leur avenir, de projets à mener, de savoirs indispensables pour vivre dans la communauté humaine. Ils sont « perdus » au sens fort du mot : en eux-mêmes et pour la société. Le regard porté sur eux par l’entourage, soucieux d’abord de sécurité et de conservation, achève de les marginaliser et d’inscrire ce stigmate dans leur esprit. Les éducateurs ou formateurs qui les accompagnent dans une insertion professionnelle ne peuvent que constater ce processus : leur autonomie radicale produit un refus radical. Sinon comment expliquer le nihilisme qui caractérise les révoltes des cités ? Comment rendre compte de cette agression contre leur propre environnement ? Les événements du 4 octobre dernier, à la cité du Vert Bois près de Saint-Dizier, donnent, une fois encore, la mesure de leur rage et de la distance qui s’est installée entre certains d’entre eux et leur environnement immédiat : la destruction du centre social qui les accueillait et le saccage de toute une partie de leur quartier exprime le caractère aveugle d’une révolte qui se retourne contre leurs propres conditions d’existence.
Un défi collectif, d’une importance méconnue en ce domaine, est posé aux adultes. Que devons nous changer pour répondre à cette désespérance d’une part importante de notre jeunesse ? Quels leviers pourront renverser ces fatalités d’exclusion et de condamnation ? Explicitons plus concrètement ce défi : grandir jusqu’après l’adolescence sans avoir acquis les repères du comportement viable en société mais en ayant intégré surtout des reflexes de défense, c’est porter un lourd handicap pour s’insérer dans l’échange social et économique. On peut estimer sans exagérer que, pour établir une stabilité et parvenir à des choix dans la durée, il faudra, outre la confiance donnée, un suivi de plusieurs années : le défi posé aux adultes est un défi autant social qu’éducatif. Eduquer, aujourd’hui comme hier, c’est « s‘adresser et non dresser », comme le dit Marguerite Lena [4]. Lorsqu’une passerelle est jetée entre un jeune et un adulte, il faut l’entretenir. La confiance, fragile, doit s’approfondir. Sans cette foi donnée et entretenue, un jeune « en galère » s’enfuit, tourne en dérision, se replie sur ses sécurités mortifères. Mais donner sa confiance et ouvrir une fenêtre sur un avenir (professionnel et familial) ne fera pas disparaître sa propension à fuir et à éviter. L’adulte sera à la fois fraternel et adversaire : toujours en accueil et toujours exigeant par rapport à l’engagement pris en commun. Il sera pleinement engagé, personnellement engagé ; faute de quoi il ne sera pas cru. Il aura la distance qui convient et la patience qui ne s’use pas, il saura attendre que surgisse cette énergie enfouie qu’il sait présente mais ligotée par le passé difficile. L’objectif ultime est de parvenir à ce point où les décisions personnelles d’un jeune rejoignent ce que sont le vrai et le bien pour lui et pour tous.
La colère des jeunes en mal d’avenir ne peut être éduquée sans les moyens qui favorisent la sortie de l’exclusion. Ces moyens sont ceux que nous mettons en œuvre, notamment dans le cadre offert par des politiques publiques adaptées. Les institutions publiques et parfois privées sont encombrées de leurs propres schémas : il nous appartient de les réveiller pour qu’elles répondent aux urgences. L’éducation des jeunes ne se pense pas en dehors d’une démarche globale où les apprentissages professionnels, les repères sociaux et les conditions de vie sont intimement mêlés, sans quoi l’éducation devient puzzle et source d’éclatement.
Nous savons, pour l’expérimenter dans les huit centres de formation continue du Réseau ignatien [5], que le sentier qui va de l’exclusion à l’insertion est étroit. Mais nous avons assez de preuves de sorties positives pour attester que, même sur des histoires de vie catastrophiques, le matin se lève. La résistance au malheur est proprement étonnante, les rebonds sont monnaie courante et l’énergie d’un jeune, parfois en sommeil, reste toujours présente.
Les adultes témoins de la croissance des jeunes manquent. Pourtant, qui accepte de les accompagner, avec les risques décrits, en revient souvent étonné et transformé par l’expérience. Ceux et celles qui se prétendent non concernés par ce défi de l’éducation des jeunes s’amputent tout simplement d’une part précieuse de leur humanité.
Le 23 octobre 2007.
1 Source : plan de cohésion sociale du gouvernement 2004
2 Source : Spécificité de la jeunesse dans les sociétés individualistes in « Les jeunes », revue Comprendre n° 5, 2004.
3 La crise de la culture, Gallimard, Paris, 1986, page 233.
4 L’esprit de l’éducation, éditions Parole et Silence, novembre 2004.
5 Trois écoles de production accueillent des garçons de 14 à 20/22 ans en situation d’échec scolaire ; cinq centres de formation proposent à des jeunes de 16 à 25 ans non insérés dans la vie professionnelle ou dans des études des parcours d’orientation et de pré-qualification.