L’engagement social des Églises d’Angleterre peut se comprendre à la fois comme une attitude et comme une activité. Sa réception rencontre pourtant un décalage important entre le niveau national et le niveau local.
Le souci de la responsabilité sociale des entreprises a fait son entrée dans tous les conseils d’administration. Pour les Églises protestantes les plus importantes d’Angleterre, cet engagement provient d’une longue histoire. Aujourd’hui, dans ce cadre, une nouvelle recherche est en cours pour établir une plus grande relation entre l’Église institutionnelle et ceux qui, dans notre société, n’appartiennent pas à l’Église et sont dans le besoin. D’une manière idéale, cet engagement dans le monde doit être inconditionnel et doit rester critique sur les questions morales et sociales. Son horizon est l’amélioration de la vie de chacun. Il diffère d’anciennes manières de voir, parfois relativement amorales, qui, sous forme de croisades, ne visaient par leurs actions que les individus, ou bien qui n’étaient que des dispositifs sociaux paternalistes ou conditionnels. Seuls ceux qui participaient au culte pouvaient recevoir de la nourriture ou toute autre forme d’aide.
La responsabilité sociale anglicane peut aujourd’hui se comprendre à la fois comme une attitude, une part intégrante de la suite du Christ, enracinée dans un amour de Dieu et de son voisin, et comme une activité, une fonction remplie par des personnes ou des organisations enracinées qui désirent répondre aux nécessités des hommes d’une manière concrète.
Cet article est centré sur l’expérience de l’Église d’Angleterre, qui comprend 43 diocèses et plus de 16 000 paroisses. Elle présente des ressemblances avec celles d’autres Églises anglicanes du Royaume-Uni, mais celles-ci n’ont pas les mêmes moyens que l’Église d’Angleterre.
Avant d’aller plus loin, il est utile de se souvenir de ses traits caractéristiques et de ses motivations, en rappelant quelques convictions théologiques :
La Création constitue un tout et une unité, la parole de Dieu l’appelle à l’existence, son Esprit la renouvelle.
La mission chrétienne découle de l’enseignement de Jésus sur le Royaume de Dieu : les œuvres de charité, de compassion, d’espérance, à la fois auprès des individus et des communautés, des chrétiens et des non-chrétiens sont les signes avant-coureurs du Royaume.
Dieu est un Dieu d’amour et de justice. L’Église doit se tenir aux côtés des déshérités, des victimes de traitements injustes.
L’Église a un rôle prophétique et pastoral dans la société, sur des questions touchant aussi bien les personnes que les communautés.
L’Église se doit de proposer un point de vue chrétien sur les questions contemporaines, ainsi qu’un modèle alternatif de vie en société.
Au point de départ, l’engagement, appelé « responsabilité sociale », était centré sur la protection sociale. La plupart des personnes impliquées avaient été formées à l’éthique du travail social ou avaient d’autres qualifications touchant au travail social. Au xixe et xxe siècles, beaucoup de diocèses ont suivi le même modèle : ils se souciaient de morale sexuelle, et de ce fait ont construit des institutions pour les mères célibataires, des orphelinats ou des foyers pour ces femmes et leurs enfants. Parallèlement, d’autres initiatives, parfois indépendantes des diocèses, travaillaient à l’amélioration du sort des prisonniers ou à la réforme du système pénal.
Entre 1960 et 1970, l’augmentation des indemnités sociales de l’État a diminué l’importance relative des aides de l’Église. Entre 1964 et 1976, le nombre de nouveaux cas d’assistance acceptés par les travailleurs sociaux diocésains est passé de 31 200 à 8 791. Cette réduction, avec l’augmentation des coûts de la vie, a largement contribué à la diminution des ressources et des services. Maintenant, seuls quelques diocèses ont des œuvres sociales qui leur sont associées. Celles-ci sont gérées sur des bases professionnelles, parfois en coopération avec les services de protection de l’enfance catholique, et se retrouvent à l’avant-garde de nouveaux services ou de l’amélioration des pratiques.
À la fin du xxe siècle, beaucoup d’autres questions sont venues s’ajouter. À partir de 1970, plus de la moitié des diocèses d’Angleterre s’étaient dotés de conseils de responsabilité sociale qui s’étaient impliqués sur des programmes beaucoup plus vastes. À la fin des années 80, presque tous les diocèses en étaient pourvus.
Avant de nous arrêter sur ce travail social local, il est important de rappeler que, à l’échelon national, l’Église d’Angleterre continue d’avoir une influence institutionnelle et politique relativement importante. Dans ce cadre, son engagement pour la responsabilité sociale constitue sa contribution la plus importante à la vie du monde.
L’Église d’Angleterre demeure une église institutionnelle : de ce fait, vingt-six évêques siègent à la chambre des Lords. Ils ne souscrivent aucune allégeance à l’un des partis politiques et prennent leur tour pour contribuer au travail ordinaire de la Chambre. Presque tous se rendent disponibles pour venir voter pour une loi importante, et ils ne font pas toujours bloc.
Dans les années récentes, les évêques ont joué un rôle leader sur quelques questions. Le plus souvent, ils soutiennent ou critiquent les propositions du gouvernement ou du principal parti d’opposition. Ainsi, ils continuent d’être la voie de la conscience de la nation qui émerge au-dessus des programmes partisans. Cela a conduit à une opposition sur des sujets divers, qui, en dehors de l’Église, peut apparaître inconsistante. Pour résumer ce rôle sommairement, on pourrait dire que la plupart des évêques sont conservateurs sur les questions touchant au mariage et à la morale sexuelle, mais plutôt radicaux et incisifs pour demander un niveau de protection et de soutien pour les demandeurs d’asile ou d’autres groupes plus démunis.
Le rôle de la chambre des Lords n’est sans doute pas le facteur déterminant permettant de décider si l’Église d’Angleterre devrait être séparée de la Couronne, mais celle-ci doit quand même se demander si elle est bien à la bonne place. Quand elle participe au pouvoir et est acceptée par les institutions, ne risque-t-elle pas simultanément de perdre en crédibilité auprès du reste de la population ? L’Église d’Angleterre a beaucoup plus d’occasions de parler dans les médias et autres forums que les autres dénominations ou confessions de foi. Quel est cependant son véritable impact ? Un écrivain méthodiste disait : « L’Église doit perdre tout pouvoir pour pouvoir parler avec autorité. Le christianisme doit pouvoir défendre le bien commun [...] et soutenir une perspective contre-culturelle, et cela, il ne peut pas le faire quand son plus grand groupe vit une telle relation de proximité avec les élites du pays. »
Au niveau local, quant aux ressources disponibles et aux priorités données en termes de personnel, de structures diocésaines et paroissiales, c’est au cours de la période des années 80 jusqu’au milieu des années 90 que l’exercice de la responsabilité sociale s’est le plus largement développé. Dans certains endroits, le déclin des œuvres qui a suivi provenait d’une baisse des recettes, causée par le déclin persistant de la participation à l’Église d’Angleterre et à l’augmentation des responsabilités locales dans le financement des dépenses, notamment les retraites du clergé. Pourtant, l’engagement pour la responsabilité sociale est toujours une structure organisée dans beaucoup de diocèses, une part tout à fait consciente de la mission de l’Église.
Parmi les responsabilités qui lui incombent, certaines ou toutes se retrouvent souvent parmi les cinq tâches suivantes : conseil auprès de l’évêque ou du diocèse sur les questions sociales, informations sur les principales questions au sein des Églises locales et parfois responsabilité de campagne particulière, représentation du diocèse ou des Églises dans un certain nombre d’assistances extérieures, soutien des Églises locales dans le développement de projets, administration directe de certains d’entre eux. Un aspect principal de tout ce travail est l’engagement pour le changement : changement de politique, de structures, mais aussi changement pour ne pas toujours écouter les mêmes personnes ou ne pas faire bénéficier les mêmes dans les communautés locales.
Au niveau des paroisses, les résultats varient selon des proportions importantes. Un des éléments déterminants est l’intérêt du prêtre et son engagement social. Les prêtres anglicans ont toujours la responsabilité du « soin des âmes » dans leurs paroisses, de tous et pas seulement de ceux qui se reconnaissent comme anglicans ; de ce fait, un engagement auprès de la communauté locale est probable, mais n’est pas impératif. Beaucoup de prêtres et d’Églises sont très impliqués dans ces questions importantes qui touchent à l’ensemble de la communauté. Cela peut aller jusqu’à faire vivre des projets très importants, souvent installés dans une ancienne église désaffectée, mais cela peut se limiter à l’animation d’un club de personnes âgées.
Cependant, cet engagement va à l’encontre d’un mouvement de fond qui affecte la relation de l’Église avec toute la population depuis cinquante ans. La pratique régulière dans toutes les Églises est maintenant inférieure à 10 % de la population. L’Église n’est plus désormais le lieu de l’engagement collectif pour la plupart des gens, de leur engagement au service des autres ou pour une communauté plus réelle. Les Ongconstituent un secteur pluriel et contrasté au sein de la société britannique. Dans chaque communauté, à l’exception des campagnes, l’Église est un acteur parmi d’autres dans le champ social. Au niveau de la paroisse, quand elle veut s’engager, elle rencontre souvent de la suspicion de la part des organisations sécularisées ou d’individus qui pensent qu’elle cherche à les convertir.
Cette difficulté à l’échelon local ne se retrouve pas au niveau national. Les deux principaux partis ont accueilli favorablement les contributions des Églises qui proposent des activités communautaires importantes. Le gouvernement travailliste, en particulier, a reconnu l’importance des communautés de foi, à cause de leur enracinement, leurs contacts et leurs engagements.