Les Roms de Saint Denis ont-ils été chassés par la grande fête du Rugby ? C’est la question que pose Médecins du Monde dans un communiqué de presse du 3 septembre 2007. Retour sur l’histoire du campement de la rue André Campra, à La Plaine.

Antoaneta Popescu, pouvez-vous nous raconter l’histoire du campement de la rue André Campra, installé sur un immense terrain vague, sous les fenêtres du siège social d’Arcelor Mittal, et évacué fin août sur décision préfectorale ?
Nous avons vu s’ériger les premières cabanes à l’automne 2006, suite à une très grande expulsion rue de la Briche, à Saint-Denis. Nous y avions beaucoup d’activités : veille sanitaire (consultations sur les terrains avec une camionnette médicalisée), visites périnatales avec des sages femmes, travail sur les conditions d’hygiène… Un matin, sur ordre de la préfecture, la police a investi par surprise le campement. Trois cent personnes se sont retrouvées à la rue. Une partie d’entre elles est venue s’installer rue André Campra.
Dès le début, cela a été très difficile. L’accès à ce terrain, qui se trouve à proximité de la station du RER D, de l’avenue François Mitterrand, des grands bureaux... se faisait par un talus boueux. Il n’y avait ni eau, ni électricité. Malgré cela, le campement s’est peu à peu agrandi.
En décembre, à l’occasion d’une consultation médicale au centre de soins de La Plaine, nous avons découvert une famille atteinte de la tuberculose. Un dépistage systématique a été organisé avec le Conseil Général (un camion avec radiographie se rend sur place, les enfants sont soumis à des tests, etc). Cela a probablement retardé l’expulsion, annoncée pour fin décembre : il n’était pas possible de disperser des personnes qui pouvaient être porteuses de la maladie. Vers février, une partie des habitants de la rue Campra est néanmoins partie à Bobigny, attirée par l’annonce d’une possibilité de relogement. Une expulsion déguisée, à notre avis ! A proximité des élections présidentielles, on peut s’interroger sur ce genre d’opération. Ces personnes ont bien été relogées à l’hôtel, mais cela n’a duré que deux semaines. Dans un hôtel, il n’est pas possible de cuisiner des repas, ni de vivre de récupération comme sur un campement. Hormis deux ou trois familles qui ont pu bénéficier ensuite d’une aide plus conséquente, ces personnes se sont très vite retrouvées à la rue… et sont revenues rue Campra ! Cohorte impressionnante de familles charriant leurs affaires dans des caddies : toiles, bois, plaques de fer…
Nous voici donc en février 2007. Combien de personnes vivent alors sur le campement ?
Près de 200. En mars 2007, un incendie dans des cabanes fait trois victimes : une personne décédera sur place, une deuxième à l’hôpital et une troisième restera gravement handicapée. Suite à cette tragédie, la Mairie de Saint-Denis s’est manifestée par un communiqué de presse, interpellant la Préfecture. Une première Mous [1]a été mise en place pour les familles victimes de l’incendie.
Puis, en avril, en visitant le site internet du Cirque du Soleil qui devait se produire à Saint-Denis, nous avons découvert par hasard qu’il devait installer son chapiteau rue André Campra [2] ! Nous en avons déduit que l’expulsion aurait lieu bientôt, alors même que le campement continuait à grossir – des personnes expulsées d’autres terrains venaient s’y installer - et atteignait près de 400 personnes.
Une association, Parada [3], proposait alors des animations de cirque aux enfants des campements. Elle a contacté le Cirque du Soleil pour lui signaler que des familles risquaient d’être expulsées du terrain qu’il allait occuper. Les responsables du Cirque du Soleil ont démarché les associations locales, la Mairie de Saint-Denis, Plaine Commune, demandant que soient mises en place les conditions – d’hygiène en particulier – pour qu’ils puissent cohabiter avec les Rroms. Nous avons alors participé à de nombreuses réunions avec Plaine Commune [4]. Le terrain a été stabilisé avec du gravier, des conduites d’eau et des toilettes sèches ont été installées, quatre petits « villages » Rroms ont été créés, regroupant les quatre groupes Rroms présents sur le site (groupes de communautés et de dialectes différents), des bennes ont été installées pour que leur travail de récupération soit facilité… Le Cirque du Soleil a même financé deux postes d’animateurs de l’association Parada pour proposer des ateliers aux enfants ! De leur côté, les Rroms – plus de 500 personnes à ce moment-là - se sont engagés à respecter un certain nombre de règles, au sujet des feux en particulier.
Les associations étaient alors présentes en nombre. A partir de juin, nous avons même cessé les visites de veille sanitaire sur place, car les familles étaient désormais bien informées et capables d’être autonomes. Nous avons par contre poursuivi les visites périnatales : en l’absence de menaces d’expulsion, il très encourageant de mener une action dont on sait qu’elle pourra être suivie, d’inscrire les femmes à la Pmi en sachant qu’elles resteront sur place après leur accouchement… Mais nous nous demandions tous ce qui allait bien se passer après le départ du Cirque du Soleil, qui a donné sa dernière représentation le 15 juillet.
Quand a-t’il à nouveau été question d’évacuer le campement ?
Il y a d’abord eu des rumeurs, nourries par la proximité de la Coupe du monde de Rugby. On parlait de l’expulsion des 1700 Rroms vivant sur la commune de Saint Denis. Nous étions inquiets. Puis, un soir, début août, la préfecture nous a adressé un fax convoquant toutes les associations le lendemain matin pour nous communiquer des informations sur l’avenir du campement de la rue Campra. C’est là que nous a été présenté un deuxième projet de Mous : il prévoyait des entretiens avec les familles, des propositions d’insertion par le travail, la possibilité d’un retour en Roumanie pour ceux qui le souhaitent. On nous a assuré qu’il n’y aurait pas de quotas. Notre collectif des associations de Seine Saint-Denis a rédigé un communiqué de presse saluant l’initiative,tout en soulevant le problème des plus fragiles, qui souvent restent de côté.
Pourtant, au final, sur 125 familles qui ont passé un entretien, seules 21 ont été retenues, et seules 19 bénéficieront du dispositif d’aide, soit 90 personnes sur presque 600 ! Actuellement, ces personnes sont dans des hôtels ou des centres d’hébergement.
Et que sont devenues les autres familles ?
79 personnes, après avoir reçu une réponse négative du Préfet, ont signé avec l’Anaem une convention d’aide au retour [5]. Un autocar pour la Roumanie devait partir le jeudi 6 septembre. Mais je serais très curieuse de savoir combien de familles sont réellement parties. Nous avons reçu ici plusieurs personnes qui ne savaient pas comment faire pour ne plus partir ! Elles ont donné leurs papiers d’identité à l’Anaem et ne pourront les récupérer qu’une fois arrivées en Roumanie, accompagné de 153 euros par adulte et de 48 euros par enfant.
Il est vrai qu’il est possible, pour ceux qui souhaitent mener un projet économique en Roumanie, de recevoir, via une association sur place, une aide de 3600 euros. Mais il n’y a que deux agents de l’Anaem en Roumanie pour s’occuper des centaines de familles qui arrivent de France. De plus, ces familles, habituées à vivre dans l’immédiat, ne sont pas dans une culture du projet. Elles avaient décidé de quitter leur pays et voilà qu’en moins d’un mois, elles doivent décider d’y retourner. Je crois qu’il est possible accompagner des familles vers un projet. Mais il faut y passer du temps.
90 personnes « sélectionnées » par la préfecture, 79 en partance pour la Roumanie. Reste plus de 400 personnes : sont-elles demeurées sur le campement jusqu’à leur expulsion par la police ?
Le sous-préfet est venu trois fois rue Campra au mois d’août : une première fois pour expliquer la Mous, une deuxième pour présenter l’Anaem, une troisième pour annoncer le « résultat » des entretiens. A chaque fois, il a conseillé aux familles de quitter le campement avant l’expulsion, leur expliquant qu’on allait y construire un centre de Congrès, un hôtel de luxe, des bureaux pour Plaine Commune, des studios de cinéma… et que les personnes présentes sur le terrain au moment de l’évacuation risquaient d’être obligées de quitter le territoire français. Les gens sont donc partis d’eux-mêmes, entre le vendredi 24 et le mardi 29 août. L’évacuation n’a pas été nécessaire.
Des centaines de personnes sont désormais à la rue. Certaines sont revenues nous voir au centre de soins de La Plaine et nous ont expliqué qu’elles sont à Bobigny, ou à Pantin. Nous avons ensuite appris qu’elles avaient été expulsées au bout de trois jours… Finalement, toutes ces familles sont à nouveau en errance.
Propos recueillis par Anne Furst, le 7 septembre 2007.
« Des personnes originaires de Roumanie s’étaient installées depuis plusieurs mois sur des terrains appartenant aux Réseaux Ferrés de France et à la SEM Plaine Commune, situés avenue du Président Wilson à Saint-Denis.
Au surplus, tout au long de ces dernières semaines, il avait été constaté l’arrivée de personnes supplémentaires, au point qu’en juillet 2007, plus de 600 personnes étaient présentes dans ce camp, vivant dans des conditions d’hygiène et de sécurité très déficientes.
A la demande des propriétaires, deux décisions de justice en référé, en date du 10 octobre 2006 et du 3 août 2007, ordonnaient l’évacuation de ce camp.
Devant cette situation, le préfet demandait juste avant l’été qu’une maîtrise d’œuvre urbaine et sociale soit mise en œuvre afin de recenser précisément les personnes présentes et d’élaborer un diagnostic social au cas par cas.
Il en a été déduit que la plupart des personnes ne pouvait se maintenir sur le territoire national en raison de la charge déraisonnable pour l’Etat et qu’elles devaient faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire.
Pour d’autres, soit 19 familles, un processus d’insertion socioprofessionnelle pouvait être engagé. Aussi, a-t-il été décidé d’avertir les premières qu’elles allaient recevoir une décision les obligeant à regagner leur pays et de proposer aux secondes un hébergement provisoire dans l’attente d’un hébergement plus pérenne.
Parallèlement, il a été proposé aux personnes destinées à quitter le territoire d’accepter une Aide au Retour Humanitaire, ce que 79 d’entre elles ont accepté. Elles sont hébergées durant quelques jours avant leur départ en Roumanie.
Au final, l’évacuation complète du camp a été réalisée ce jour, la quasi totalité des personnes susceptibles de recevoir une mesure d’éloignement l’ayant quitté la veille.
Enfin, il convient d’ajouter qu’il n’est pas admissible que de tels camps continuent à se constituer dans de telles conditions en Seine-Saint-Denis. »
Le préfet, Claude BALAND
« A la veille de la Coupe du monde de rugby, veut-on cacher la misère des Rroms ?
A une semaine du lancement de la Coupe du monde de Rugby, Médecins du Monde s’inquiète de l’augmentation des évacuations de Rroms en Seine-Saint-Denis, dans le Val d’Oise et le Rhône. Les pouvoirs publics voudraient-ils éradiquer les bidonvilles pour cacher la misère des Rroms?
À la veille de la Coupe du monde de rugby, les pouvoirs publics semblent vouloir cacher la misère des Rroms en procédant à des évacuations systématiques de terrains Rroms. Le « calme » des dernières évacuations n’est qu’une apparence : les visites répétées, les menaces réitérées d'expulsion et de destruction des biens s’ils n'obtempèrent pas, les contraignent à évacuer d’eux-mêmes leurs terrains les jours précédant l’intervention des forces de l’ordre. Ce fut le cas à Saint Denis le 28 août, où 400 personnes ont dû partir à la recherche d’autres terrains. Ce fut également le cas à Vénissieux après l’évacuation du 29 août : 80 personnes avaient dû quitter quelques jours plus tôt leur terrain pour en rejoindre un autre dans l’agglomération lyonnaise.
Cette situation aggrave aussi les difficultés d’accès aux soins de ces populations en errance, alors même que leurs indicateurs de santé sont déjà alarmants : la mortalité néonatale précoce est 9 fois supérieure à celle de la population française, la mortalité infantile 5 fois plus importante et l’espérance de vie est de 15 à 20 ans inférieure à celle du reste de la population (Colloque européen Romeurope, 19-20 octobre 2000).
Les évacuations systématiques cassent le travail des équipes mobiles de Médecins du Monde (protection maternelle et infantile, lutte anti-tuberculeuse, consultations médicales, accès aux droits) et de nos partenaires médico-sociaux. Les ruptures de soins ou de traitements prolongés aggravent leur état de santé et remettent en cause la continuité des soins.
Initiés par les associations, les collectivités locales et parfois par l’Etat, les projets d’aide aux populations Rroms ont pourtant fait la preuve de leur bien fondé dans la ville nouvelle de Sénart (Val de Marne), dans les communes d’Aubervilliers, Bagnolet, Villeurbanne et Saint Denis.
Au lieu d'imiter ces initiatives constructives, les pouvoirs publics poursuivent leur politique de harcèlement et d’évacuation systématique de la population Rrom. Malgré la résolution du Parlement européen sur la situation des Rroms (du 28 avril 2005) demandant une meilleure intégration des Rroms dans l'UE, les pouvoirs publics continuent d’ignorer la misère et les discriminations dont les Rroms sont les victimes. Rien n'a donc changé pour les Rroms roumains citoyens de l’Union Européenne depuis janvier 2007 ?
Médecins du Monde demande qu’une véritable politique d’aide aux Rroms soit mise en place, en conformité avec la résolution du Parlement européen.
L’association demande également des bilans sanitaires systématiques, le respect de la continuité des soins, le maintien de la scolarisation mais aussi que des solutions de relogement soient proposées avant toute évacuation. »
1 Maîtrise d’œuvre urbaine et sociale. Dispositif d’action sociale concertée (ndlr).
2 « Alegría voyage avec un véritable « village roulant » qui couvre 20 000 m2 et est complètement autonome en énergie. Le village comprend plusieurs bureaux, un guichet de réservation, une cuisine et même une école. L'installation demande huit jours, le démontage trois. La cantine peut accueillir 100 personnes et servir plus de 300 couverts par jour, six jours sur sept» (ndlr ; source : Cirque du Soleil).
3 Parada développe une méthode originale de réinsertion sociale des enfants marginalisés à travers les arts du spectacle, et particulièrement ceux du cirque :http://parada.france.free.fr/
4 Plaine Commune est une communauté d’agglomération regroupant 8 localités de Seine Saint-Denis.
5 L’Anaem est l’Agence nationale d’accueil des étrangers et des migrations. Etablissement public administratif.