Quand on est en Quatrième, choisir une personne du sexe opposé, écrire un texte sur elle puis être photographié ensemble n’est pas une mince affaire ! Filles et garçons ont pourtant accepté de jouer le jeu. Résultat : une expo, un site et un livre, "Avec elle, avec lui", paru en novembre 2007 aux Editions de l'atelier. Leur professeur raconte.

Le projet pédagogique et artistique Mixité(s) est né dans le collège Rosa Luxemburg, à Aubervilliers. Cette école de la République est située au cœur d’une de ces ZEP que l’on connaît mal, que l’on caricature souvent. C’est dans ce quartier du Landy-Marcreux, marqué par les difficultés économiques et sociales, si profondément humain et attachant que j’ai commencé ma jeune « carrière ». J’y enseigne depuis sept ans l’Histoire, la Géographie et l’Éducation Civique à des élèves de toutes origines ethniques ou sociales.
Cette action pédagogique et artistique trouve son point de départ dans une structure rigide : mon « sacro-saint » programme d’Éducation Civique de quatrième. Chaque année, nous y abordons la notion des droits individuels dans notre société. L’enjeu pédagogique et sociétal est d’importance. À moi de trouver les mots et les modalités qui permettront de susciter et renouveler l’intérêt des élèves…et le mien par la même occasion ! La routine du métier nous guette tous, très tôt.
Ce travail sur les libertés dans nos sociétés est une bonne porte d’entrée pour traiter un des sujets qui me tient le plus à cœur, celui des relations entre adolescents et adolescentes ou, plus largement, entre hommes et femmes dans notre société. Peut-on parler d’égalité lorsque seulement 12 % des députés élus en 2002 sont des femmes ? Lorsque les différences de salaires à poste égal sont de 25% ? Lorsque les garçons, pour parler aux filles dans la cour, utilisent leurs poings plutôt que les mots, mettent en avant le groupe plutôt que l’individualité ? Une idée émergea vite : la mixité. Apprendre cette mixité, c’est pour moi la base du lien social, du rapport à l’autre. Dans bien des espaces, elle se délite et tend à disparaître. Le collège est un bon endroit pour cet apprentissage : ni trop tôt dans l’âge de la vie, ni trop tard lorsque les réflexes sociaux sont déjà ancrés.
Pour développer la réflexion de mes élèves sur ce thème - en tant qu’adolescents mais surtout en tant que futurs citoyens – j’ai utilisé pendant plusieurs années scolaires, grâce aux financements du plan Borloo de la Politique de la Ville, les services d’une compagnie de «théâtre forum » : un théâtre participatif où les saynètes évoluent en fonction des réactions des spectateurs. Pourtant, au vu du coût de ce dispositif – je suis favorable à une juste et efficace utilisation des deniers publics ! – j’ai commencé à envisager d’autres projets pédagogiques, dans lesquels les élèves de ma classe – et, au delà, tous les élèves du collège – pourraient s’impliquer davantage. Ainsi, cette ligne budgétaire étant encore présente pour l’année scolaire 2005-06, est née l’idée de réaliser le projet Mixité(s).
J’ai su très vite ce que je voulais et pouvais faire. Mon idée était simple : proposer aux élèves de choisir une personne du sexe opposé, écrire un texte sur cette personne choisie et être photographié(e) avec elle/lui, ces photos et ces textes devant être ensuite exposés ad vitam sur les murs du hall monumental de notre collège, tout ceci au terme de diverses autres activités (travaux et exercices sur le thème en cours d’Éducation civique, acquisition en cours de Français d’une pratique plus poussée de l’argumentation écrite, « mise en bain » culturelle grâce à des sorties et rencontres culturelles organisées par l’association Citoyenneté Jeunesse...). Dès le début, les règles avaient été mises à plat : chacun – ainsi que les parents contactés - savait dans quoi il s’engageait ; aucun ne fut forcé de participer.
Pour que ce projet réussisse, le « système D » et la chance ne furent pas en reste. Car sans débrouillardise et, il faut bien le dire, sans « pot », il est souvent impossible de faire quoi que se soit dans l’Éducation Nationale. Et du « pot », j’en ai eu ! J’avais dans mon entourage professionnel et familial, les éléments essentiels pour réaliser un travail pédagogique et artistique de qualité : un collègue de Français enthousiaste, Antoni Ripert-Rossignol, « parachuté » pour sa deuxième année dans l’Académie de toutes les peurs, - l’Académie de Créteil ; un frère aîné photographe, Nicolas Rougier, capable de sublimer, par son talent et son professionnalisme, n’importe quelle idée (et cela en évitant tout effet « photo de classe ») ; enfin, une amie, Andreia Florentino, diplômée des Arts Décoratifs de Paris, qui commençait sa vie professionnelle d’illustratrice et de graphiste et dont les goûts esthétiques simples et épurés convenaient parfaitement à l’optique de traitement visuel qui était la mienne. C’est aussi l’implication de nombreux bénévoles et le soutien de sociétés qui ont permis au projet de se concrétiser : RVZ Lumières, DocAdHoc, Présylia Tillard au maquillage, Demi Sémou et Dennis Pannier comme assistants à la prise de vue. Sans eux, rien n’aurait été possible. Merci !
Puis vint le temps de la prise de vue. J’avais réquisitionné le gymnase du collège pour qu’on le transforme en studio. Le samedi 13 mai 2006, de dix heures du matin à dix-huit heures le soir, quarante couples ont défilé devant l’objectif dont un seul a manqué à l’appel (il s’était fait excuser). Mathieu avait choisi Kadiatou pour la similitude de leurs traits, Kamelia avait choisi David pour mieux le connaître, Benjamin avait choisi sa sœur Lisa pour tester leur « compatibilité » !
Malgré le prix du matériel mobilisé, je n’ai pas eu à organiser quelque « sécurité » que ce soit : je le pressentais, mais ce ne fut là qu’une première surprise. Depuis, le projet a sans cesse suscité des réactions positives, chez mes élèves comme chez les autres élèves du collège.
La période entre la prise de vue et le vernissage fut intense en émotion et en interrogations sur ce que nous avions fait, sur le travail réalisé que nous avions désormais entre les mains. Notre premier « choc » vint de la force de certaines images, force que nous n’avions pas feint de créer, les poses adoptées par les protagonistes étant toujours « naturelles ». Puis les textes vinrent s’imbriquer de manière quasi « magique » dans les images. Pour comprendre cette « magie » - que nous ne nous expliquons toujours pas - il faut savoir que ces textes ont tous été écrits en classe de Français avant que soient prises les photos. Dans son texte, Sylvie souligne bien que Boubacar « m’accepte comme je suis » et cela compte dans la vie d’une adolescente, alors que le jovial et entraînant Kamil écrit qu’avec Mélodie « il n’y a ni querelle, ni problème » et qu’ensemble, ils laissent « place à l’humour et à la joie ». Ces adolescents se sont trouvés, ces adolescents se sont parlé par texte interposé.
Il y eut enfin la surprise née de la multiplicité des mixités : on les oublie lorsque l’on travaille dans ces établissements où les différences deviennent non plus des barrières mais des richesses. Nous avions face à nous une mixité d’âge, une mixité sociale, une mixité ethnique, une mixité familiale, une mixité amicale… et tant d’autres que j’oublie probablement. Chaque spectateur ou lecteur pourra en ajouter en fonction de sa propre histoire, lecture ou vision.
Depuis le 23 juin 2006, trente et un textes et photographies grand format - jusqu’à 1,25 m sur 1,25 m - de qualité professionnelle, ornent les murs de mon établissement, de notre lieu commun de travail et d’épanouissement. Dans ces textes et photos, nos adolescents se dévoilent, livrant souvent aux spectateurs que sont leurs camarades des aspects très intimes. À quand un travail réalisé par des psychologues de l’adolescence autour de ce projet ?
Aujourd’hui, cela va bientôt faire une année que ces textes et ces photographies sont exposés à portée de main et de stylos. Jamais ils n’ont été détériorés. Sans que nous n’ayons rien demandé, les collégiens les ont « sanctuarisées ». Ceci doit nous interpeller. Nos élèves, les enfants de cette République multiple qu’est la France dans certains quartiers, ont compris que, dans ce projet, ils étaient traités de manière positive et humaine. Si leur diversité était soulignée, c’était pour enfin la magnifier et non la présenter comme un handicap social.
A l’orée de ce XXIème siècle déjà si tendu, je voudrais que Mixité(s) soit la première pierre d’un vaste projet artistique et social sur l’image de la France et des Français, dans leurs diversités et leurs similitudes. Nous espérons être entendus [1].
Le 12 juin 2007.
1 Pour contacter et soutenir Anthony Rougier, rendez vous sur le site du projet Mixité(s) : http://mixites.fr/