Comment le passé a-t-il marqué les mentalités ? Comme une blessure et comme un germe de dignité ?
Nous sommes héritiers de nos parents, génétiquement, culturellement… Héritiers aussi de notre pays, de son histoire, de l’ethnie à laquelle nous appartenons. Cette affirmation, presque un lieu commun, je voudrais en vérifier la pertinence quand elle s’applique à l’esclavage aux Antilles, Martinique et surtout Guadeloupe.
La situation d’esclavage a perduré pendant plus de deux siècles, entre 1635, qui voit l’arrivée des Français en Guadeloupe, et 1848 (décret de l’abolition). Dans cet intervalle, pendant une courte période, la Révolution française a édicté l’égalité de tous les citoyens ; mais le Consulat rétablit l’esclavage. La Guadeloupe voit alors la révolte d’anciens esclaves : ils restent aujourd’hui le symbole de la protestation contre le rétablissement d’un ordre inhumain.
On a pu autrefois jeter un voile pudique sur cette période. Un devoir de mémoire, bien naturel, et une attention scientifique à notre passé permettent aujourd’hui d’en mieux cerner les aspects et les conséquences. Car la question demeure : comment ce passé a-t-il marqué les mentalités ? Elle concerne les héritiers de cette situation – puisque leurs parents l’ont vécue, d’un côté ou de l’autre –, et aussi les Français de l’Hexagone qui ont bénéficié, en leur temps, du commerce triangulaire (Afrique/Antilles/France). Un passé fait du mépris des hommes, de violence, de recherche du profit, de préjugés culturels… « Oui cher Monsieur, trois siècles d’esclavage ! la décimation des villages africains, l’embarquement forcé à bord des bateaux négriers, l’enchaînement à fond de cale dans la salissure et la pourriture, le viol permanent des négresses par vos marins, la mise en esclavage dans les plantations de canne à sucre, les tortures, les coups de fouet, les crachats, le mépris, la haine, la douleur, la condescendance. Trop, c’est trop ! » (Raphaël Confiant).
Comment regarder ce passé ? Est-il seulement un objet à ausculter, un mort dont on honore la sépulture ? Est-il objet d’un « culte », d’une « obsession commémorative » (on multiplie les rencontres et manifestations, subterfuges subtils pour désamorcer l’analyse) ? Mais n’est-ce pas encore faire de l’esclavage un absent du présent de notre histoire ? Il s’agit non seulement d’en mesurer l’hubris, mais de constater qu’il s’agit d’une plaie ouverte, dont les cicatrices sont encore visibles.
Pour reprendre une expression empruntée à un philosophe, Pierre-Jean Labarrière, l’esclavage se présente comme un sous venir, secret mais réel, dont il vaut mieux repérer la présence. En abordant quelques façons du vivre-humain dans la société antillaise, je tenterai de dire comment se manifeste de nos jours l’influence de l’esclavage, comment elle marque les comportements. Mais aussi comment, du sein même de cette « ignominie », des hommes et des femmes ont eu l’audace d’affronter cette situation pour un sursaut d’humanité.
L’esclavage séparait. En blocs socialement et juridiquement imperméables, même s’il y avait des transgressions : le lit du maître où il accueillait l’esclave noire ! Aujourd’hui encore, on se réfère facilement à une société organisée en strates sociales étanches et antagonistes sur la base de l’utilitarisme, sinon du mépris, de l’exclusion réciproque, en ce qui concerne la place dans l’économie et la production : les blancs métros – venus de France –, les « blancs pays » enracinés depuis quelques générations, les mulâtres, les noirs, les syro-libanais… Les rapports sont empreints de brutalité latente dans les paroles et les gestes, comme s’il y avait une difficulté à murmurer, à se faire suppliant… Cette violence enfouie est comme un fond de tableau, neutralisée par le sentiment d’un accord à réaliser peu à peu au cours des siècles.
La césure maître-esclave provoque chez ce dernier une réaction de revendication/protestation, la volonté d’effacer l’humiliant mépris ; cette réaction induit aussi des attitudes très dignes de prise en charge de son pays et de son avenir, le souci de se valoriser par son savoir, par une qualification professionnelle, sinon par un apparaître pas toujours de bon aloi. Ainsi, d’une façon qui peut friser le comique, le désir d’exceller dans la langue du maître : « Mon cher, le nègre est un être naturellement infatué et pompeux ; c’est pourquoi il use de mots plus longs que ceux des blancs. Là où ceux-ci disent brigandage, nous disons « brigandagerie » ; quand ils clament leur dégoût, nous parlons de notre dégoûtation. C’est notre revanche sur eux… Ils n’avaient qu’à ne pas nous enseigner leur langue, on ne leur avait rien demandé, tonnerre de sort » (Raphaël Confiant, L’allée des soupirs). Chez le maître, le souvenir de la période esclavagiste n’a pas complètement éteint une nostalgie d’un passé de privilèges dont il ne dispose plus. L’égalité républicaine est parfois difficile à digérer !
Pendant deux siècles, la loi réglant les rapports des individus et des groupes fut le Code Noir (1665). Ce texte, qui se voulait cependant une barrière aux excès de certains maîtres, fut le péché originel de la société antillaise. Pour contourner la situation, il n’était que la révolte : le refus d’une société basée sur l’esclavage et d’une loi immorale, la fuite (le « marronage »), le mensonge (officiel) ou l’obéissance feinte (parade de défense passive !). Au lieu de l’égalité et du respect, le Code noir entérinait la discrimination. Aujourd’hui encore, il est une façon d’intégrer ou de ne pas intégrer l’impératif moral comme référence d’un vivre-ensemble. La réaction à l’autorité est un complexe d’ambiguïtés. D’une part, elle est faite de passivité (on attend des ordres !) et d’autre part, l’impératif moral ne mord pas sur un questionnement personnel ; la loi n’est pas un repère d’humanisation. D’où la difficulté à s’engager dans une parole donnée : dans le travail comme le mariage… Faut-il rappeler l’absence pendant la période d’esclavage du référent de la loi, le père ? Cette fragilité de la confiance est confirmée par le choix de quelques Antillais de se retrouver dans des groupes aux cadres sûrs (l’armée, l’administration, voire des groupes de type sectaire).
La terre est considérée comme le lieu de la damnation, de l’excès productif. Comment se sentir gestionnaire de ses richesses et de ses possibilités, et responsable de son avenir ? Il y a encore de nos jours un contentieux entre l’Antillais et le travail. Les nécessités économiques l’imposent, mais l’héritage du passé s’oppose à toute mystique du travail, comme un empêchement de goûter une joie à la transformation du monde. Le travail n’est pas directement générateur de dignité humaine puisqu’on a empêché l’homme esclave « de négocier son travail comme valeur économique et comme valeur symbolique de sa dignité de créateur ». Une sorte de malédiction pèse en particulier sur le travail manuel, celui des esclaves. La promotion est ailleurs, dans le tertiaire par exemple ! Faut-il voir dans l’intérêt porté aux professions de cols blancs une façon de prendre ses distances à l’égard d’un travail qui transforme le monde ? L’esclave avait seulement valeur de machine, on lui a imposé de produire ! L’esclavage a engendré une conception d’un temps sans avenir, le temps de la fatalité : on supporte, c’est le « destin » ! Cette façon de penser perdure, mais aussi celle qui lui fut opposée : il y a un avenir possible, même au prix de la révolte. Bien des épisodes célèbres illustrent cette volonté de ne pas subir mais de bâtir.
Le fonctionnement de la société et l’idéologie conduisaient l’esclave à intérioriser son insignifiance humaine. Signe de cette dépréciation de la race, le blanchiment était souvent recherché. A la base de la société esclavagiste, on trouve les relations de domination. Encore aujourd’hui, les rapports sont de suspicion. Une épreuve m’atteint-elle ? Je suis tenté d’en rejeter la cause sur un voisin ou un (pseudo) ennemi ! D’où la difficulté pour ceux qui habitent ces îles à se savoir solidaires d’une histoire. Les tentatives politiques pour créer un parti national (ou nationaliste) se heurtent à cet héritage : les divergences de race, d’intérêt, d’enracinement culturel, sont privilégiées au détriment des éléments d’une histoire commune, même si elle a des taches de sang.
Face à la mort, la tradition qui se démarque des attitudes occidentales vient-elle de la situation esclavagiste, ou sans doute du fond africain ? La façon d’« honorer » la mort (et le mort) au cours des rites funéraires (surtout vivaces à la campagne) peut traduire une volonté de catharsis dans une situation où, humainement, aucun espoir n’est possible. Au cours de veillées, les amis et voisins du mort se rassemblent après le décès, toute la nuit pour évoquer le mort, chanter, boire… Et dans les huit jours suivant les funérailles, un autre rassemblement prolonge cette commémoration du défunt.
Quant au rapport homme-femme, l’héritage du passé était celui d’une impossibilité concrète, juridique et souvent religieuse, de vivre l’intimité conjugale. À cause des objectifs de production et du machisme existant, le couple restait une irréalité ! On trouve toujours des traces de cette situation, dans la recherche de domination par le mâle, dans la « génitalisation » des rapports amoureux et l’absence d’un sain érotisme permettant l’expression d’un amour mutuel, dans la difficulté à concevoir la stabilité et la fidélité dans le couple, enfin dans la réduction de la femme à un rôle de génitrice et d’éducatrice, le père se faisant absent.
Par un phénomène de transfert bien compréhensible, Dieu, présenté par l’homme blanc (maître ou missionnaire), a pris les traits et les allures du « maître », auquel il faut se soumettre, qui impose, légifère, utilise. Nous voilà loin sans doute du visage du Dieu de l’Évangile. On relève encore des traits de cette conception d’un Dieu autoritaire, lointain dans sa dignité et susceptible d’être manipulé par des dévotions de toutes sortes. D’où les dérives de certains groupes religieux aujourd’hui, qui présentent un Dieu revêtu du pouvoir de décisions arbitraires, motivées en rien par l’amour, un Dieu garant d’un désordre social établi ; un Dieu dont on attend des faveurs qui modifieraient le statu quo, sans établir pour autant avec lui des relations de partenaires ; un Dieu blanc dont le lieutenant Michel écrase l’adversaire, le Satan noir; un Dieu qui garantit la sécurité si l’on est dans ses grâces. N’est-ce pas le cas aujourd’hui de certains groupes religieux ?
Quand on a été dévalorisé dans son être, dans sa culture, dans sa langue, comment trouver la voie pour exprimer son rapport à Dieu : expression langagière, corporelle, théologique ? Depuis plusieurs années, la créolité et la négritude sont remises à l’honneur. Mais les résistances demeurent pour une prise en compte de notre antillanité dans l’expression de la foi. La langue créole chez certains encore n’est guère admise comme langue de la liturgie.
J’ai utilisé le terme de « traces » dans le titre de cet article, traces d’événements « dont la marque affective demeure en notre esprit, de façon dissimulée et quasi oubliée ». Traces dont on doit parler, selon Paul Ricœur, comme de l’« ayant-été » plutôt que du « n’être-plus ». « Pour penser la trace, il faut à la fois la penser comme effet présent et signe de sa cause absente ». Une lucidité sur le passé peut permettre de comprendre la société d’aujourd’hui et avoir un effet cathartique.
L’indignité humaine que fut l’esclavage n’a pu engendrer des résultats positifs : elle portait en elle trop de germes de dégradation d’humanité. Pourtant, à partir de ce qui conduisait à la négation du respect de l’autre, des hommes et des femmes ont su laisser se développer des germes de dignité, de liberté. On peut penser aux « nègres marrons » qui, refusant de se soumettre, prirent la clef des champs ; à ceux et celles qui silencieusement ont cherché à injecter dans leur vie le respect, l’amour, le pardon. Ils ont à leur façon, dans des circonstances tragiques et déstructurantes, cru à la grandeur de l’homme, non point au coin de la cheminée, mais dans un agir poussiéreux, ambigu, marqué d’excès et de faiblesses.